La position couchée

(Ça sort d’un peu nulle part, ça n’a pas vocation à parler directement aux gens. Ça n’appelle rien, ça ne libère rien.)

tableau-Lucian-Freud

Lucian Freud

Soudain, il me dit « Tu parles trop. Allonge-toi et enlèves tes chaussures. ». Interloquée, je le regarde enlever son trench et le jeter sur le fauteuil. Il ne me quitte pas du regard, il n’a pas l’air de plaisanter. Ses yeux ne cillent pas, ils sont noirs, plein de conviction mais pas autoritaire comme je le craindrais.

Après une certaine hésitation, je m’exécute. J’enlève mes chaussures, je sais que ce n’est pas nécessaire mais je préfère. Je les dépose au pied du canapé. Je m’assieds sur le canapé puis m’allonge. Je regarde le plafond. Rien qui n’accroche l’œil pourtant. Pas d’ampoule, pas de moulures, pas de traces, pas de trous, pas d’aspérités. Je décide pourtant de ne pas le quitter. J’attends ses ordres.

Il s’assied alors dans le fauteuil. J’entends son poids faire bruisser le cuir du club. Ses mains se posent sur les accoudoirs. Et semblent les empoigner. Ce n’est qu’une supposition ; mon regard n’a pas dévié du plafond.

 

Le silence se fait. Ma respiration se calme, la sienne prend toute la pièce.

Puis, il parle : « Tu parles trop. Tu as peur du vide ? ».

C’est une vraie question, je le sens. Il va falloir répondre. Aucune échappatoire. Ni au plafond qui est blanc, ni dans l’air qui est devenu silencieux et lourd.

 

Que faire ? Que dire ? Répondre tout de go ? Contextualiser ? Il me faut alors remonter dans mes souvenirs. Dans un autre temps, une autre relation dans la même position. Dans la même situation.

 

Pourquoi le vide ? Et pourquoi pas.

« Tu parles trop. ». Que veux-tu vraiment dire ?

Sa question me plonge dans une grande confusion. Elle est intéressée et ça me plait. Mais c’est trop intime. Par où commencer. Il ne semble pas prêt à me laisser beaucoup de temps, de place et de chance dans ma réponse.

 

Je ne dévie pas du plafond tristement vide, au risque de m’attirer ses foudres. Comme si mon champ de vision était fermé, me protégeait de son impatience. Je sens qu’il bout. J’entendrais presque son cœur battre dans son buste et dans ses tempes. Il attend. J’attends qu’il passe à autre chose ou qu’il trouve lui-même. Comme si lui était plus capable que moi de connaître la réponse à cette question éminemment personnelle.

 

Il répète la question. Comme pour me signifier que la réponse lui importe. Plus que la question. Moi, c’est la question m’importe. Enfin… le constat amenant à la question. « Tu parles trop. ».

J’aime cette phrase courte, impérieuse, lourde de sens.

J’aime qu’il se rende compte de ma présence.

 

Je ne suis pas invisible ou fade comme ce plafond. J’aime qu’il l’ait remarqué. Jusqu’à l’agacement.

Je maintiens mon silence. Comme pour lui signifier que je n’ai pas de réponse à lui apporter, que je le laisserai bien se débrouiller avec cette constatation. S’en agacer, oui et se faire à cette idée. Ou pas. Je n’attends pas qu’il y remédie. Cette question, c’est la sienne. Tant pis pour lui. Je me régale de cette marque d’attention. C’est déjà beaucoup et presque trop.

Ça me suffit déjà à passer des nuits remplies.

 

Le temps s’écoule, je ne faillis pas. Il poursuit dans son silence. Il voudrait poser à nouveau la question en élevant la voix mais il sait que ça ne suffira pas, que je ne plierai pas. Que la réponse n’est pas là. Pas en moi. Pas maintenant ?

 

Il se lève alors, tranquillement et quitte la pièce. Je ferme les yeux. Le réveil sonne. Encore raté.

Demain peut-être… 

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