Détricotage de l’exposition Labyrinth of Memory de Chiharu Shiota – La Sucrière de Lyon juillet 2012

Mardi soir, j’ai eu la chance de participer au démontage de l’exposition « Labyrinth of Memory » de l’artiste Chiharu Shiota à La Sucrière à Lyon.

 

Pour ceux d’entre vous qui ne seraient pas Lyonnais, La Sucrière, c’est un centre culturel majeur à Lyon. Cet ancien bâtiment industriel où l’on entreposait le sucre arrivé par bateaux sur la Saône (avouez, vous n’en étiez pas sûrs!) a été réhabilité en 2003. Il est bien visible dans le quartier de la Confluence avec ses 2 tours, le long des quais de Saône, le lieu accueille des manifestations culturelles et artistiques ; des expositions d’installations ou de photos y ont lieu régulièrement. C’est également un lieu évènementiel avec la Biennale de l’art contemporain et des concerts comme lors des Nuits Sonores cette année, avec le concert de New Order clôturant le festival.

 

Ce démontage était un peu particulier puisqu’il s’agissait d’une installation faite de fils de laine tissés telle une toile d’araignée. Et dans le cocon de cette araignée imaginaire ou invisible, se trouvaient comme installées sur des piédestaux des robes de princesses.

Une fille à Lyon avait fait un article et de belles photos sur cette exposition.

 

J’étais allée voir l’exposition quelques jours avant pour m’imprégner de cette ambiance caverneuse, sombre et à la fois poétique. Fantomatique avec ces robes majestueuses suspendues presque dans le vide. Les arachnophobes n’étaient pas les bienvenus dans cette reconstitution de nid d’araignée au format gigantique. Le visiteur était la proie d’araignées imaginaires comme piégé dans cette toile immense. Les fils encerclent la pièce de toutes parts, du sol au plafond et au milieu de cet immense lieu, se tiennent 24 robes disposées sur 3 rangées. Des robes blanches, pièces uniques liées les unes aux autres par ces larges pans de tissu blanc. Ces robes sont inatteignables puisque les milliers de fils passent entre elles, les enserrent et les protègent. Le visiteur tourne autour d’elles dans ce dédale de caverneux. L’exposition m’a fait grand effet.

 

Mais plus qu’une métaphore animalière, il s’agissait de parler du temps qui passe. Tout est dans le titre : Labyrinth of Memory. On se perd dans les fils. Ces fils qui représentent certainement la mémoire qui s’étend, se propage et à mesure que l’on vieillit prend plus de place encore que la vie elle-même. Car avec la vieillesse, on vit un peu moins, non ? Et l’on peut se perdre dans nos souvenirs, se réfugier dans ces doux, bons, beaux moments pour échapper à un quotidien triste. Parce qu’une maison de retraite, c’est tout sauf un lieu de surprises et de rebondissements. Et puis, la maladie peut aussi enfermer, isoler. Dans ces moments-là, on se retourne vers le passé, la mémoire.

 

L’oeuvre de Chiaru Shiota, artiste japonaise émigrée en Allemagne, se compose de performances et d’installations avec l’accumulation de fils, de tissus (robes) ou de métal (lits ou portes). Son travail centré sur la mémoire s’appuie sur cette double culture japonaise et allemande, deux pays ayant un passé douloureux et un rapport avec la mémoire particulièrement fort et prégnant, même des décennies après leur pire souvenir, la seconde Guerre Mondiale.

Pour cette installation, elle a repris une trame exploitée sur plusieurs travaux déjà présentés par le passé ; du fil noir et une pièce centrale blanche. Elle a utilisé 600kg de laine et le montage de l’exposition lui a pris plus d’un mois. Les fils étaient collés au sol et s’entrelaçant, ils formaient une toile immense de haut en bas de la pièce monumentale.

 

Le démontage de cette exposition a fait l’objet d’un travail différent de tous les démontages habituels. Il a été conçu par La Sucrière sur une idée de visiteurs et en accord avec l’artiste. Un démontage tripartite en quelque sorte. Ce démontage avait un caractère un peu extra-ordinaire. En effet, la demande est venue des visiteurs de l’exposition de démonter eux-même l’oeuvre. Mais comment démonter cette installation ? Tout simplement, en coupant les fils.

 

La Sucrière a donc proposé aux visiteurs de venir munis de paire de ciseaux pour ce qu’ils ont appelé le « finissage de l’exposition ». L’entrée était alors au prix plus abordable de 5€ ; le billet d’entrée pour l’exposition était de 8€.

Petit rappel lexical sur ce mot étrange qui semble être une pure invention de communicant.

Finissage (n.m.)

1.action de mettre la dernière main à une chose que l’on fabrique

 

Et contre toute attente, ça a du sens. Parce que même si nous étions là pour démonter une œuvre, dans un sens, nous produisions d’autres images de cette œuvre. Nous avons apporté la dernière touche à cette oeuvre en la ramenant à son état premier.

A un moment, nous avons littéralement pénétré l’oeuvre pour la défaire. Et de se tenir au plus près des robes jusque là inaccessibles, visibles de loin, d’un regard obstrué par le tissage des fils, c’était assez troublant.

 

Et finalement, comment ça s’est passé ?

La première minute a été très intense et émouvante. Concentré sur son périmètre, chacun s’emploie à couper méticuleusement chaque fil devant soi et avance laborieusement telle une fourmi, certains doucement, appliqués, d’autres comme à la machette dans la jungle. Et très vite, l’entreprise devient drôle, conviviale et exultante. On se met à arracher à pleines mains les fils accrochés au sol avec un point de colle, on prend par poignées des fils pour les couper d’un seul jet, on immortalise avec photos et films ces moments d’expression libre et de lâcher prise. On court rebondir sur les fils dans les coins, on s’enroule, on joue au tire à la corde. Les enfants s’amusent, se roulant dans des tas de laine ou se faisant des perruques. On entend des rires et des gens discutent comme dans leur salon en même temps qu’ils continuent leur travail minutieux de découpage.

 

Les fils bien accrochés et interdépendants les uns des autres ne cèdent pas si facilement. Certains pendent du plafond (un filet de sécurité comme base qui permet de maintenir l’ensemble de l’installation), d’autres tombent à terre, d’autres encore retombent sur le mur comme des coulures de peinture. Mais alors que j’imaginais que tout cela tomberait comme un château de cartes, je comprends à mesure que j’active mes ciseaux que les fils sont savamment entremêlés et qu’il nous faudra plusieurs heures pour en venir à bout. Les morceaux de fil s’amoncellent à terre, se fondent en tas. Des bouts pendent comme des fils électriques, dans une vision de désolation. Les robes d’un blanc pur se retrouvent comme lézardées par des brins de laine noir.

 

Nous avons été très agréablement accueilli avec un rafraîchissement avant d’entamer le travail et nous sommes remerciés au bout d’une heure de travail (mais il en restait encore à faire) avec, en guise de récompense à chacun, une pelote de laine du même fil que celui utilisé par l’artiste avec cette sympathique mention : Bravo.

Le lendemain matin, le personnel de La Sucrière poursuivrait le travail de finissage.

 

 

 

Vous aurez compris que j’ai adoré ce démontage d’évènements. Aussi, j’ai bien été incapable de faire le tri dans mes photos de l’expo comme du finissage. Vous aurez donc droit à un diaporama assez détaillé (une bonne vingtaine de photos). Mais je vous jure, ça valait le coup !

 

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Merci beaucoup aux visiteurs de l’exposition qui ont eu cette idée folle.

Merci beaucoup à Chiharu Shiota d’avoir accepté ce démontage peu orthodoxe d’une de ses œuvres.

Merci beaucoup à La Sucrière pour cette initiative incroyable, artistique, humaine et généreuse.

Merci beaucoup à vous pour avoir lu jusqu’au bout cet article.

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6 réflexions sur “Détricotage de l’exposition Labyrinth of Memory de Chiharu Shiota – La Sucrière de Lyon juillet 2012

  1. Finalement, je ne serais pas allé voir cette œuvre. Je voulais y aller, bien sûr, car malgré ma déception à la dernière biennale, j’aime toujours l’art contemporain, et une expo de grande envergure comme ça me donnait bien envie (un peu comme la Momunenta du Grand palais à Paris). Puis j’ai tiqué sur le prix, 8€ quand même pour une seule œuvre, fut-elle grande. Puis finalement je n’ai pas eu le temps.
    Je n’avais pas entendu parlé de ce finissage, ça aussi ça m’aurait bien plus. Sauf que là encore, 5€ pour finalement faire le travail du musée (au sens large, je sais bien qu’il y a des techniciens)…

    • Et bien, ça fait des choses à commenter ;)
      Alors moi aussi j’aime beaucoup l’art contemporain et j’avais aussi été un peu déçue avec la dernière Biennale (j’ai dit un peu). Je suis aussi très friande d’expo type Monumenta (j’avais vu celle de Boltanski en 2010 qui prenait aux tripes). Et comme toi, le prix est frein pour moi à ce type d’expo et c’est qui m’a fait réfléchir et retarder jusqu’aux derniers ma visite de cette expo.

      J’ai eu vent du finissage quelques jours à peine avant la date. Le gros plus (hors faire le boulot des techniciens ;)), c’est qu’on avait une contre-marque qui permettait de voir ou revoir l’expo. Du 2 en 1 du coup pour les moins fortunés. Encore fallait-il être au courant de ce finissage, bien sûr.

      Après, sur la question du travail du musée, je trouve cela plutôt drôle de proposer ce genre d’initiatives, d’abord parce que la demande émanait du public et que dans le cas de ce type d’expo, le travail de démontage à proprement parler est moins "traditionnel".
      Mais j’adorerais tout autant démonter les tableaux ou sculptures d’une expo au musée des Beaux-Arts ! Avec évidemment, formation et assistance du personnel compétent. J’aime bien l’idée que le public dépasse le côté spectateur, soit acteur et au plus près de l’oeuvre de l’artiste, qu’il puisse pénétrer dans les coulisses comme l’a proposé récemment le MAC lors du démontage de la rétro Combas. Peut-être est-ce un phénomène à la mode en ce moment ?

      Je suis persuadée que le succès remporté par cet évènement devrait donner des idées pour les prochaines expos de La Sucrière et d’autres lieux culturels lyonnais ou d’ailleurs.

  2. Ping : Dans les coulisses du Musée d’Art Contemporain de Lyon | Camille d'Essayage

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